Algérie

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Un cas de régionalisation d’une politique étrangère nationale : L’Union Européenne, la France et l’Algérie des années 1990.

(mémoire de fin de cycle de sciences politiques, en sociologie des relations internationales, diplôme de l’IEP Paris, promotion 2001.)

NB : ce texte a été rédigé en juin 2001 cad avant les attentats du 11 septembre 2001.

Abstract

Cet article souhaite illustrer deux hypothèses de départ.

La première concerne la réflexion sur les politiques étrangères des Etats impliqués dans des processus de régionalisation ; ici l’Union Européenne (UE), qui est actuellement l’ensemble régional le plus abouti du monde. Plusieurs domaines de politiques publiques y sont désormais gérés communautairement, comme la monnaie, la sécurité ou l’agriculture. Mais il semble que concernant la politique étrangère – domaine « sensible », notamment dans quelques régions, domaines « réservés » de certains Etats -, les thèses réalistes et intergouvernementalistes soient vérifiées, dans le sens que la Politique Etrangère et de Sécurité Commune (PESC) ne serait (pour l’instant ?) qu’un agrégat de politiques nationales bien enracinées dans leurs logiques historiques et non pas une politique propre à cette nouvelle entité politique qu’est l’UE.

En outre – et c’est là notre deuxième hypothèse -, dans le cas (peut-être trop) précis de l’Algérie nous irions jusqu’à soutenir que cette européanisation n’a que peu de conséquences par rapport aux pratiques nationales, puisque, fondamentalement, les partenaires européens (et américain…) ont la même vision de leur « Sud » arabo-musulman. Dans le cas que nous abordons, il nous semble avoir plus affaire au problème des représentations occidentales et de leurs implications qu’à l’étude des conséquences et des contraintes pour l’Etat-nation d’une régionalisation de sa politique étrangère. Si conséquences il y a, c’est plutôt de l’autre côté de la Méditerranée.

Cadre théorique et hypothèses de départ

Il semble que la régionalisation ait été une voie pour les Etats de se donner les moyens de canaliser les tendances qui poussent tant au supranational (mondialisation) qu’au subnational (localismes), et de leur donner un sens. Ainsi les processus de régionalisation – nombreux : UE, ALENA, MERCOSUR … – semblent être ce moyen terme entre un cadre national dépassé et l’ horizon quasi mythique du « village global » qui n’offre pas de cadre véritable d’action politique. L’UE est l’ensemble régional le plus abouti : d’abord historiquement, en ce que l’Idée européenne a une longue tradition, notamment intellectuelle (Hugo, Nietzsche, Valéry), mais aussi en ce qu’elle rassemble trois dimensions essentielles : un espace territorial (espace Schengen), un espace fonctionnel (outre les frontières, la monnaie est désormais communautarisée) qui correspond à des objectifs et des fonctions précises, et un espace politique en ce que l’UE est une entité politique nouvelle. Cette dernière dimension a donné lieu à de nombreux essais théoriques de sciences politiques1.

Ce sur quoi tous semblent s’accorder est que la régionalisation est bien une initiative étatique : pour tenter de maîtriser la transnationalisation d’un certain nombre de phénomènes et d’acteurs ou, dans le cas de la France, après avoir fait le deuil de sa puissance coloniale, de la retrouver (la puissance) en prenant le leadership du processus de régionalisation. Cependant, dans quelle mesure ce processus et ce qu’il crée échappe-t-il aux Etats ? Comment créer du supranational sans toucher à la dimension étatique ? Il semble que, en encourageant une autre échelle d’action politique, l’Etat ait généré les conditions de son propre dépassement en créant des espaces dans lesquels les notions de territoires, de frontières et de dimension nationale disparaissent.

En effet, en ce qui concerne les Etats de l’UE, ont déjà été régionalisées (c’est à dire transnationalisées) les agricultures, les monnaies, les frontières et une partie non négligeable de la sécurité2. Ils sont de plus en train de constituer une Identité Européenne de Défense. Armée, monnaie, frontières : ce sont les attributs les plus constitutifs historiquement de l’Etat-nation qui échappent à son monopole.

Qu’en est-il de la politique étrangère ? Pour le sujet qui nous concerne, c’est à dire l’Algérie, on ne peut que se positionner – au départ – dans une perspective réaliste, c’est à dire en termes de coûts et d’avantages pour l’Etat-nation. En effet, comme le rappelle P. Moreau Defarges3, il y a des domaines réservés, des héritages des histoires nationales qui résistent à toute tentative de communautarisation de la politique étrangère. Pour ce qui est de la France, l’Afrique (dont le Maghreb, mais l’Algérie plus encore) en est le cas heuristique. Dans cette perspective les Etats membres ont avant tout un rapport instrumental avec la construction européenne, et l’européanisation de la politique française en Algérie n’est possible que parce qu’elle implique plus d’avantages que d’inconvénients.

L’école réaliste met l’accent sur les paradigmes classiques de l’intérêt, de pouvoir et de puissance, concepts pertinents dans le contexte post-colonial de la France en Algérie. L’école idéaliste, selon nous, complète cette approche plus qu’elle ne s’y oppose, en insistant sur le caractère « inévitable » de la coopération entre Etats-nations, qui certes gagnent en termes de puissance à s’associer (et c’est le cas de la France avec l’UE), mais participent par leurs visées ponctuelles à l’augmentation de la visibilité et de l’autorité d’une organisation internationale. Ainsi, on peut comprendre la régionalisation des politiques étrangères avec des éléments réalistes et idéalistes, qui s’appliquent également à notre cas.

Il ne nous appartient cependant ici de discuter ni de l’état d’avancement de la PESC ni de sa fonction dans le processus d’intégration européenne. En effet, il nous semble que le cas de l’Algérie est peu pertinent au regard de ces questions très larges, mieux servies par la question des Balkans par exemple. Il nous semble aussi que ce cas pratique n’apporte pas grand chose non plus aux débats théoriques entre réalistes et idéalistes sur l’identification conceptuelle des organisations régionales et internationales, notamment parce que cette question a déjà été traitée par M. Morisse-Schillbach4.

Ce que nous voudrions présenter c’est que si la France a trouvé de notables avantages à « sortir » de son face-à-face avec l’Algérie en portant la question au niveau communautaire, cette européanisation n’a pas de conséquences fondamentales en termes de contraintes. Nous en discuterons plus amplement mais on peut juste rappeler que, d’une part la France occupe une place incontournable dans des institutions européennes qu’elle maîtrise globalement, et que chaque partenaire respecte les « chasses gardées » des uns et des autres5, d’autre part parce que ses partenaires partagent la même vision qu’elle de la Méditerranée, ce qui nous permettra d’explorer la question des représentations.

Rappel du drame algérien

« Logiques de massacres »6  « guerre invisible »7 « guerre contre les civils »8 : la multiplication des qualificatifs révèle la difficulté de saisir ce qui a été aussi appelé la « deuxième guerre d’Algérie » et qui a fait plus de 100 000 morts.

En effet, les filiations entre les deux guerres ont été souvent établies. Tout d’abord dans l’horreur des exactions commises, des mutilations physiques, la population civile étant prise pour cible afin qu’elle « rallie » l’un des deux camps. Ensuite par certains indices comme la superposition des cartes militaires des « fronts » islamiste et indépendantiste ou la filiation idéologique entre nationalisme algérien et islamisme9. Mais la filiation est également institutionnelle : structure du régime algérien, perçu par la population comme une entité hostile au service des siens contre son peuple. Il y a aussi le rôle que les femmes ont pu jouer dans la résistance et la recomposition de la société. Font aussi partie des symptômes de répétition du passé le terrorisme urbain : « ratissages » – notamment dans la Casbah -, fait qu’une des parties au conflit soit désignée par l’autre comme « terroriste » – notamment à l’opinion internationale. Enfin, la difficulté de nommer le conflit (« la guerre sans nom ») s’ajoute à cette longue liste de ressemblances. Les acteurs algériens y participent d’ailleurs pleinement : désignation des élites comme les nouveaux « pieds-noirs » par les islamistes, dont la stratégie consiste à les dénoncer comme traîtres au nationalisme algérien et à s’adosser pleinement à cette tradition.

Néanmoins B. Stora montre de manière convaincante les limites de l’assimilation, qui peuvent conduire à la fabrication de stéréotypes. Si le conflit algérien des années 1990, a un lien avec son passé le plus récent10, il n’en est pas moins inédit.

Il semble que le tragique de la répétition s’enracine paradoxalement dans l’absence de mémoire.

On peut évoquer ici la politique menée par l’Etat algérien de négation de l’histoire11 et de reconstitution d’une vision unifiante et monolithique après l’Indépendance12 – marquée surtout par l’excommunication de tous ceux qui pourraient l’entacher -, associé à l’accaparement des ressources du pays par une caste, trahissant ainsi le projet politique redistributif de la lutte contre la colonisation ; cette mémoire segmentée fut d’autant plus facilement récupérée par l’islamisme que la dimension religieuse était une partie constitutive du nationalisme algérien.

Symptômes et somatisation d’une amnésie collective, ces mimétismes convulsifs de reproduction de la violence s’enracinent dans cette politique traumatique d’effacement – y compris physique – de la mémoire du pays et du meurtre des « Pères » (dont l’assassinat de Boudiaf en juin 1992). Ils font aussi fond, comme le rappelle B.Stora13, sur l’héritage de la colonisation : réactivation de violents réflexes de défense par l’expulsion massive et brutale des ruraux par l’armée française, entreprise de colonisation poussée14 sur une longue durée, multiples déracinements et longue tradition de violence qui s’en sont suivis, révoltes durement réprimées, enfin, une guerre d’Indépendance dont l’intensité du combat et de la répression fut telle qu’il y eut peu d’espace laissé aux respirations d’une vie démocratique et d’une identité non figée. Les inégalités sociales et la violence du régime algérien, empruntant certains traits au colonisateur, ne pouvaient que réactiver les réflexes de résistance15.

Cependant pour la période qui nous concerne, on peut faire remonter les faits aux émeutes de jeunes en octobre 1988, où pour la première fois le régime s’en prend violemment à la foule.

Il semble alors à bout de légitimité économique et historique. En effet, depuis le coup d’Etat militaire de 1965, le régime parvenait à gérer simultanément sa structure fonctionnellement clientéliste et la confiscation du pouvoir grâce à une redistribution de la rente pétrolière entre ses réseaux et le reste de la population, par ailleurs galvanisée par une prestigieuse et tonitruante politique tiers-mondiste et socialiste, en communion avec le projet de redistribution sociale de l’anticolonialisme. Mais en 1988, cette rhétorique de légitimité historique, qui cherche à compenser l’absence de démocratie et les inégalités criantes16 est à bout de souffle, notamment parce que c’est sur le terrain de la trahison de cet héritage que se positionne l’opposition politique.

La crise du logement, la dégradation du niveau de vie, le contre-choc pétrolier, l’aggravation de la prédation des réseaux clientélistes, une démographie non maîtrisée – laissant une jeunesse en surnombre, massivement un chômage et désoeuvrée17 – pour ne mentionnenr que ces éléments, fissure la légitimité de l’élite en place. Elle souffre aussi de la fin de la Guerre Froide, marquée par la perte d’intérêt stratégique du pays et l’écroulement de l’allié soviétique, puis d’une crise de la dette et l’imposition des mesures du FMI et de la Banque Mondiale, obligeant le régime à opérer un tournant libéral jusque dans son discours, ce qui participa grandement à son discrédit, tant fut grand le contraste avec son engagement au socialisme, principal élément de compensation à la confiscation du pouvoir.

A partir des émeutes de 1988, qui révèlent l’ampleur de la crise sociale et politique, les équipes au pouvoir cherchent tous les recours possibles contre la dynamique qui tend à les emporter. Elles se lancent ainsi dans une entreprise de transition démocratique, en tentant de manipuler l’islamisme.

Or celui-ci était bien implanté, notamment parce que l’Etat lui-même lui avait sous-traité la gestion des quartiers les plus pauvres18 (par exemple, le ramassage des ordures), et plus encore du fait qu’en l’absence de liberté d’expression, la religion s’était très tôt constituée comme un espace d’opposition, substitut d’une communauté politique défaillante, et héritière du projet politique originel de la guerre d’Indépendance.

L’opposition islamiste a également été instrumentalisée par le pouvoir, dans la stratégie du « diviser pour mieux régner », pour écarter sur sa gauche les forces montantes des classes moyennes urbaines, alors que celles-ci avaient pourtant moins investi le terrain social que les islamistes. Ainsi ces derniers, outre la récupération du sens de la révolte des jeunes contre leur condition et la répression du pouvoir, ont pu bénéficier du soutien voilé19 des autorités et d’une bonne distribution de mosquées sur le territoire. Le pouvoir algérien à l’époque était plus inquiet de l’opposition démocratique, laïque ou régionaliste ; en effet, face à un islamisme menaçant et radical il pouvait encore se présenter comme la seule alternative, à la fois devant sa propre population et devant l’opinion occidentale.

Cependant, aux élections législatives de 1991, devant la victoire de plus en plus certaine d’un Front Islamique du Salut (FIS) dont la composante modérée20 jouait pleinement le jeu électoral, l’armée, acteur incontournable du régime (notamment dans la sécurisation de l’accès à la rente pétrolière) fut prise de panique devant un possible changement et porta un coup d’arrêt brutal au processus électoral. Ceci, ainsi que le recours tragique à la figure historique de Boudiaf21, acheva de détruire ce qu’il restait de légitimité au pouvoir. Mais l’échec concret du passage par le processus électoral discrédita aussi les forces islamistes légalistes et justifia a posteriori les thèses des radicaux qui se lancèrent dans l’action armée, inaugurant le cycle de violences dans lequel l’Algérie devait sombrer.

M.Vergès22 éclaire remarquablement les mêmes fondements idéologiques de l’adhésion au FLN dans les années 1950 et au FIS dans les années 1980 : appartenance religieuse comme ciment de l’unité nationale, vision holiste de la société, aspiration à la justice sociale et adhésion au mythe communautaire.

La nature foncièrement sociale du conflit est ainsi fondamentale pour comprendre la prégnance de l’islamisme dans cette société laissée à l’abandon. Suite à la confiscation de la lutte pour l’indépendance et de son projet socialiste, à la mise à l’écart par le FLN de sa base sociale et rurale de combattants – massivement déracinée par l’effondrement des rapports sociaux de production dans les campagnes durant les années 1950 (et auquel la structure familiale n’a pas survécu), et qui constitue le prolétariat urbanisé – les « Pères », oubliés, humiliés socialement, passés de l’univers segmenté du monde colonial à celui d’un Etat-FLN installé luxueusement dans les beaux quartiers européens et désigné désormais comme « parti de la France », transmettront à leurs fils l’idéologie du FLN de l’Indépendance. Celle-ci pose le groupe comme unique sujet, l’unanimisme de la mobilisation comme réponse à l’injustice sociale. Le hiatus entre ces aspirations communautaires et l’individualisme induit par une urbanisation sans transition, le délittement de l’habitat, du système scolaire, des relations sociales, l’absence d’emploi et la survie dans une cellule familiale en décomposition, sera vécu d’autant plus douloureusement sur fond d’oppression sociale et politique. Dans cet univers schizophrène, se profile le cocktail explosif de jeunes marginalisés, frustrés23, qui vont trouver dans l’islamisme radical le sens à leur vie et renouer ainsi avec l’idéologie de la guerre d’Indépendance, liant patriotisme et revendication de justice sociale. De cette trahison de la classe politique au pouvoir, l’islamisme va pouvoir exploiter tous les parallèles avec la guerre d’Indépendance.

Une fois le processus électoral suspendu – et qui devait balayer les élites au pouvoir -, c’est dans la violence que va tout naturellement sombrer cette jeunesse. Elle va se déverser dans les groupes islamiques armés (GIA), petits groupes de terroristes urbains sans aucune autre logique que la violence la plus nihiliste. Extrêmement volatils, et menés au départ par les « Afghans » 24 qui leur enseignèrent les techniques de guérilla, ils prirent le contrôle de plusieurs quartiers et ont obligé l’armée25 à se redéployer en milices et escadrons26.

Le régime et l’armée doivent cependant combattre sur un autre front : l’opposition politique islamiste (considérée comme traîtresse par les GIA), après avoir été brutalement réprimée (camps d’internement dans le Sahara), s’installe dans les maquis27 et passe à la lutte armée. Recourant aussi à la guérilla, mais de manière beaucoup plus cohérente, elle est rejointe par une partie des élites du FIS et récupère la symbolique du combat anti-colonial.

C’est la lutte pour le contrôle de la population et son ralliement à l’une ou l’autre partie qui fera le plus de victimes et rend le qualificatif de R.Leveau de « guerre contre les civils » le plus pertinent.

Pour les groupes au pouvoir cependant, l’enjeu majeur reste la sanctuarisation de la rente, ainsi que la « vente » à l’étranger de la menace islamiste (obtention de crédits qui lui permettent de rénover ses équipements)28, en présentant comme « lutte anti-terroriste » la guerre sans merci que se livrent les différentes factions pour le contrôle de l’état et de la population.

Bien que le régime ait été avantagé dans ce rapport de forces (soutien international, cohérence de son appareil militaire et politique) il s’est avéré incapable de venir totalement à bout de ses adversaires, et a mis longtemps avant de les dominer.

Mais on doit à L.Martinez d’avoir éclairé une des causes majeures de la durée du conflit : il nourrit une économie de guerre florissante, qui permet une large recomposition structurelle et foncière, et constitue une voie d’ascension sociale pour certains groupes29.

La réaction française : l’internationalisation comme échappatoire

« Pour les Américains l’Algérie est loin, et ils n’en ont pas la connaissance que nous en avons –ce qu’ils admettent. Nous les tenons donc informés et nous assurons d’emporter leur conviction. Ils sont très attentifs à notre analyse sur la situation politique, ainsi que nous l’a fait savoir Bill Clinton », Jeune Afrique ,1994.

« The past of Algeria and France is such that we are in the worst place to get involved in organizing things », The Economist, 199530.

Ces deux déclarations d’A.Juppé illustrent les deux moments qui ont précédé la prise de conscience par la France des avantages d’une européanisation de son action diplomatique vis-à-vis de l’Algérie. Dans un premier temps, la confiance des occidentaux dans la vision et la gestion française des événements en Algérie semble totale. La France, faisant ici figure d’expert sur la question, bénéficie d’un « chèque en blanc » interprétatif, qui permet de mesurer la portée des notions de « chasse-gardée » et de zone d’influence en relations internationales. Dans un second temps, la France doit admettre que, « trop proche », elle ne saurait prétendre être dans la meilleure des positions pour agir. Une position dont elle se prévalait un an auparavant auprès des Américains, mais qui se révèle être un handicap.

Au moment de l’arrêt brutal du processus législatif, qui entraîna aussitôt l’ouverture d’une période de violences, l’impréparation des autorités françaises et la pauvreté de leur lecture (essentiellement économique) sont confondantes. La peur panique de l’islamisme politique et d’un « second Iran » de l’autre côté de la Méditerranée, conjuguée à l’obsession de la loyauté de la communauté musulmane en France, se traduit par le soutien aux autorités algériennes dans l’arrêt du processus électoral, l’augmentation de l’aide financière accordée au régime, tout en affichant une position officielle de non-ingérence (!). Paris n’a pas non plus lié son aide économique31 à la poursuite du processus démocratique à long terme.

La toute première réaction de l’UE (Déclaration des Douze de janvier 1992) fut beaucoup plus prudente. Mais, suite à une intervention appuyée de la France auprès des instances communautaires, la position officielle fut rapidement redéfinie, afin d’être en accord avec la ligne définie par la France, au titre qu’elle s’estimait directement touchée par tout ce qui concerne l’Algérie.

Cependant, 1993 marquait en Algérie l’entrée puis l’escalade dans un cycle sanglant durant lequel se sont répondus violence « éradicatrice » des forces de l’ordre et les attentats islamistes. Surtout, la prise d’otages dans un avion d’Air France à Alger, à la fin de 1994, devait démontrer que la France, en soutenant quasi-officiellement le régime, s’était virtuellement insérée au premier rang des cibles terroristes. Dans ce contexte d’intensification de la lutte armée et de crainte du terrorisme, le gouvernement Balladur/Juppé n’apporta aucune évolution de fond à la politique algérienne de ses prédécesseurs socialistes. Pour Paris, Matignon et le Quai d’Orsay étant sur ce point encouragés par la Place Beauvau de C.Pasqua, la question de la guerre civile en Algérie était indissociable de celles de l’immigration maghrébine et de la sécurité intérieure. Dans une opposition ouverte aux islamistes, la France devenait indiscutablement pour le régime un allié idéal.

Comme l’a montré M.Morisse-Schilbach, « plus le terrorisme et la lutte armée s’installait en Algérie, plus la France semblait prête à soutenir sans condition le régime » dans sa lutte contre ce qui ne pouvait plus être conçu que comme de l’extrémisme et de l’intégrisme, quand bien même le général Zéroual, appelé à l’époque à la tête de l’Etat, combinait lutte éradicatrice et dialogue officieux avec certains secteurs de l’islamisme – notamment à des fin de division et de manipulation.

C’est à partir de 1995 que la France commença à infléchir sa position, passant d’une logique traditionnelle interétatique à un appui croissant sur le relais constitué par l’UE.

La crise de paiement du régime algérien, début 1994, fut en effet réglée grâce à un actif lobbying de la France auprès des diverses institutions financières internationales, dont l’UE, qui fit à cette occasion sa première apparition dans le conflit en tant qu’acteur économique. Cependant cela se fit au prix d’une ouverture et d’un alignement de forme sur les vues des partenaires occidentaux partisans d’un dialogue avec les islamistes, identifiés comme opposition politique légitimée par leur victoire aux élections et contraints au terrorisme par la répression. Cependant à ce stade on ne peut pas dire que cette contrainte sur le discours français (soutien au régime par les bailleurs de fonds échangé contre reconnaissance formelle de l’existence des islamistes) soit entraînée par une internationalisation volontaire de la question par la France. En effet, elle mène sa campagne toute seule, et on se trouve plus dans une configuration de « bargaining » classique entre puissances de contrepartie symboliques et financières.

Il faut signaler aussi que l’idée d’un partenariat euro-méditerranéen commençait alors à prendre de l’ampleur auprès des Etats-membres de l’UE, persuadés de pouvoir « sécuriser » la région par le biais d’une politique d’aides économiques.

Le principal élément déclencheur dans la modification de la position française fut néanmoins et certainement l’extension du conflit sur le sol français, par une vague d’attentats des GIA. Si les craintes avaient nourri la crispation, la réalisation de la menace agit comme un réveil. En outre, le niveau critique de violence en Algérie faisait apparaître de plus en plus clairement que ni l’armée ni les leaders islamistes, qui tentaient de négocier en Europe, n’avaient la situation en main. Contrairement à l’analyse jusqu’alors prévalente, le régime vacillait réellement et il ne s’agissait manifestement plus d’une simple opération de maintien de l’ordre et de lutte anti-terroriste, mais bien d’une guerre totale entre les différents protagonistes : pouvoir, GIA, et Armée Islamique du Salut (AIS), bras armé de l’ex-FIS. Enfin, la conviction qu’il existait un processus démocratique en Algérie, d’abord entretenue en 1995 par l’élection de L.Zeroual, fut remise en cause par le référendum de novembre 1996.

Cette « découverte » fut notamment relayée et entretenue par les parlementaires européens qui, jusqu’au 17 mai dernier avec une résolution sur la répression en Kabylie, n’ont cessé de jouer le rôle de la bonne conscience de l’Europe en votant des résolutions critiques vis-à-vis du régime. Cela n’a eu néanmoins que des conséquences limitées pour ce dernier, qui a continué à recevoir le soutien économique de la France et de l’UE tout au long du conflit (avec une nette décrue il est vrai à partir de 1996).

L’impuissance du Parlement Européen à imposer ses vues montre la prégnance et la primauté du paradigme réaliste en ce qui concerne la conduite de la politique étrangère dans le cadre de l’UE : comme l’a souligné P. Moreau Defarges, il y a des domaines qui résistent aux intérêts des Etats. Cependant il convient de ne pas sous-estimer non plus la contrainte qui peut peser sur un Etat en termes d’image. Dans le cas de la guerre civile algérienne, l’arrivée sur le continent européen des premières rumeurs sérieuses de massacres perpétrés par l’armée dans la lutte pour le ralliement de la société civile, au même titre que les islamistes, n’a pas manqué d’embarrasser une diplomatie française longtemps ferme dans sa politique de soutien.

Cette nouvelle donne gênait également la France en ce qu’elle renforçait les tenants d’une mise sous conditions des aides au respect des doits de l’homme alors que, malgré la guerre, le commerce continuait et continue toujours avec l’Algérie32, notamment autour des intérêts en jeu dans le secteur de l’énergie33.

Ainsi, selon M.Morisse-Schilbach, devant le réveil de l’opinion publique internationale, la prise de conscience de la complexité du conflit – qui avait désormais gagné le territoire national, avec des enjeux non seulement économiques et de sécurité, mais également sociaux et culturels -, la multiplicité des problèmes à résoudre et des réponses à apporter ainsi que les délicats changements de stratégie que cela impliquait, le gouvernement français s’est senti manifestement dépassé.

Il a alors commencé à tenter d’autres actions, notamment en déplaçant sa politique maghrébine vers le Maroc et la Tunisie, en augmentant l’aide fournie aux régimes. Par ailleurs, il s’est impliqué dans la conceptualisation avec ses partenaires européens d’une zone prospère et sécurisée sur son flan sud, sans pour autant faire encore directement le lien avec la question algérienne, ce qui ne manque pas de surprendre…

L’UE devint progressivement perçue par la diplomatie française comme un atout, dans ce dossier de plus en plus déroutant, et plus seulement économique, ce qui est peut-être aussi révélateur d’une évolution dans l’analyse française du conflit, de l’économique au politique. Elle ne fut cependant définitivement perçue comme incontournable qu’avec les terribles massacres de l’été 199734 puis ceux du Ramadan 1998, qui achevèrent de réveiller la communauté internationale et de nourrir la perplexité du nouvel exécutif français, confronté à la nécessité de définir sa ligne.

La question algérienne commença à être de plus en plus évoquée dans les instances de l’ONU, qui plus est par les partenaires européens de la France. A bout d’échecs, après 8 ans de certitudes et de leadership sur un dossier algérien qu’elle pensait maîtriser, la diplomatie française recula réellement et reconnut officiellement une compétence politique propre à l’UE dans ce dossier. Pour la première fois, elle n’empêcha aucun de ses partenaires de lancer des initiatives, et devait même, devant l’ampleur des massacres de 1998 et le refus total du régime d’accepter une quelconque ingérence, soutenir l’envoi d’une délégation européenne.

Ce qui est frappant dans l’analyse de la position française entre 1991 et aujourd’hui, outre le passage spectaculaire d’une position assurée à un recul marqué, est l’absence d’objectifs clairs et de stratégies de rechange, à long terme. La France donne l’impression d’avoir été prise de court par la violence et la nature du conflit algérien, quand elle pensait disposer d’une position privilégiée pour l’analyser et proposer une solution de sortie. Plus qu’une action, elle a mené une réaction au coup par coup, au fur et à mesure que les événements se sont produits. Le dossier algérien semble avoir plus dominé la France que le contraire, la proximité, d’abord perçue comme un atout, se révélant un angle aveugle d’analyse.

Cet échec trouve son origine d’une part dans la confusion entre enjeux externes (politique étrangère au sens strict du terme) et enjeux internes (immigration, laïcité, terrorisme), comme l’illustre l’omniprésence du ministère de l’intérieur dans le dossier, la période la plus visible étant celle du ministère de C.Pasqua, et d’autre part, du côté du régime algérien, de par le spectre incessamment convoqué de l’ingérence coloniale, dont la France a pu mesurer à cette occasion la force, réduisant d’autant sa marge de manoeuvre.

L’européanisation du traitement du dossier intervient en dernier recours, et a pour fonction essentielle de venir compléter l’action économique et cacher l’immobilisme politique. Mais elle permet également à la France, ancien colonisateur de ce fait suspect, d’avancer « masquée », en particulier lorsque l’action va dans le sens contraire des intérêts du régime algérien. Cette instrumentalisation des institutions européennes touche aussi, comme nous l’avons évoqué, le Parlement Européen, qui a pu fournir une caution morale en alimentant sa propension à se mettre en valeur par le biais de résolutions.

Ce qui se dégage selon nous de la chronologie de la progressive compétence de l’UE sur la question algérienne c’est que c’est bien par intérêt que l’Etat-nation, impliqué dans un processus de régionalisation, a transféré une partie de sa politique étrangère, ce qui semble vérifier les thèses réalistes et intergouvernementalistes, dans le sens que la Politique Etrangère et de Sécurité Commune (PESC) ne serait (pour l’instant, diront les idéalistes, le processus est en marche ) qu’un agrégat de politiques nationales enracinées dans leurs logiques historiques (a fortiori en ce qui concerne les anciennes colonies) et non pas une politique propre à cette nouvelle entité politique qu’est l’UE. Le paradigme de l’intérêt est donc prégnant, si ce n’est dans les fait, dans la manière dont l’acteur a envisagé le processus, ce qui nous amène à nous pencher sur le rôle des représentations.

Du poids des représentations…

C’est donc sur un constat d’échec et à bout d’initiatives que la France a décidé de communautariser sa politique algérienne, comme un dernier recours. On peut par ailleurs noter que cette décision est intervenue trois ans après que la France ait lancé avec ses partenaires européens le processus de Barcelone. L’étonnant décalage souligne le caractère contraint et improvisé35 de l’évolution. Le souligne également la stabilité de l’équipe diplomatique36 à travers les alternances : le revirement n’a pas résulté d’un choix consécutif à un changement gouvernemental.

Ceci nous semble illustrer le poids des représentations en politique étrangère, représentations qui ont en l’espèce empêché une juste analyse de la guerre civile et une meilleure utilisation de l’instrument européen.

Outre la force expressive des éléments de ressemblances entre les deux guerres d’Algérie (cf supra), c’est parce qu’elle est elle-même prisonnière d’une histoire qu’elle peine à écrire que la France n’a pu envisager les événements autrement qu’en termes de légitimité étatique d’un côté et « terrorisme » de l’autre, entre forces laïques modernes et obscurantisme de la religion37 – a fortiori l’Islam -, et non en termes d’insurrection sociale et d’opposition politique… L’identification au régime algérien est troublante, et les islamistes en ont retiré un immense avantage.

Il faut néanmoins souligner que la perception du conflit a également pâti de la quasi-absence (jusqu’au début des années 1990…) de chercheurs38 sur l’Algérie contemporaine et l’islamisme politique. En particulier, une analyse plus approfondie de la révolution iranienne aurait sans doute permis d’appréhender la situation plus rationnellement ainsi que la conjuration, d’une part, de la peur d’un risque de contamination par la communauté algérienne et d’origine algérienne sur le sol français ( qui est hautement révélatrice du prisme avec lequel les autorités appréhendent cette communauté39), et, d’autre part, des représentations fantasmagoriques de l’islam et de l’islamisme (souvent assimilés), dont les médias40 n’ont pas l’exclusivité comme en atteste « les frontières sanglantes de l’Islam », chères à S.Huntington…

En ne se préoccupant que tardivement (fin des années 1990) de l’existence d’une démocratie en Algérie41, en soutenant l’arrêt du processus électoral et le régime en place – c’est à dire en renforçant une des parties au conflit -, en déniant au FIS sa qualité d’opposant politique42, en refusant systématiquement un quelconque dialogue avec les islamistes et une politique alternative au soutien du régime en place43, en abordant la violence selon les schémas décrits plus hauts, la France s’interdisait par la même d’avoir une analyse juste de la situation et donc une intervention, une stratégie et un projet politique qui en découle.

Si la France, notamment, avait pu s’ouvrir à des vues dépassionnées (par exemple celles de ses partenaires européens), elle aurait peut-être pris la mesure de la gravité et du rôle central de l’arrêt du processus électoral dans le déclenchement du cycle de violences et de guerre, au lieu de soutenir ce geste avec insouciance, persuadée de faire œuvre civilisatrice et d’être « solidaire du peuple algérien »44, en assurant « la volonté du gouvernement français d’aider l’Algérie à lutter contre l’extrémisme et l’intégrisme »45.

Certes, il peut sembler rhétorique et aisé a posteriori d’affirmer ce que tel acteur aurait du ou pas faire car aujourd’hui personne ne peut dire si même une aide très conditionnelle aurait évité le pire, cependant de grands tournants ont été manqués. Tout d’abord il est clair que les islamistes, quoique l’on en pense, avaient été élus et que leur brutale répression, qui a eu notamment pour effet de marginaliser les plus modérés d’entre eux, a représenté un immense séisme politique et social. Même le Président Boutefliqa a reconnu en juillet 1999 la responsabilité du régime en déclarant que l’annulation des élections fut une violence46. Ensuite, la grande occasion manquée selon R.Leveau (10) est celle où les réformateurs algériens étaient au pouvoir, si le type d’effort en matière de rééchelonnement de la dette avait été fait comme il en a été par la suite, les tensions économiques et politiques auraient été moins grandes. Quant à l’aide au régime une fois la violence déclenchée, elle a avant tout servi au gouvernement algérien « à gagner du temps, à acheter des armes (…) et à rétribuer ceux qui assurent la répression au quotidien »47

On voit également à l’oeuvre le poids de ces représentations vis-à-vis de l’européanisation de sa relation avec l’Algérie.

L’UE non seulement ne faisait pas concurrence à la France dans sa zone d’influence historique mais au contraire ne pouvait que la servir. En effet, comme il apparaît à travers une analyse du partenariat euro-méditerranéen, les autres Etats-membres ont développé en ce qui concerne les enjeux de sécurité dans la région la même vision48.

En outre, le seul pays qui aurait pu s’opposer efficacement aux vues françaises, l’Allemagne, ne porte qu’un intérêt faible à cette région, préférant traditionnellement se tourner vers l’Est – surtout avec une réunification qui en était à l’époque à ses débuts – et le Moyen-Orient (7).

Comme le rappelle M.Morisse-Schilbach (12) la position, le caractère incontournable de la France dans des institutions communautaires dont elle pouvait à l’époque assez aisément influencer l’action (on peut le constater au début de la crise par la reformulation rapide des premières déclarations des Douze), auraient permis de ne concéder que peu de marge de manœuvre. La préservation de la souveraineté française n’eût enfin pas été remise en cause, la PESC ne constituant que le « deuxième pilier » de l’UE.

Une implication plus précoce de l’UE aurait fourni à la France l’avantage de rendre ses mouvements beaucoup moins visibles, donc de ne pas être nettement identifiée comme l’initiatrice des politiques par l’Algérie et les diverses opinions publiques, allégeant d’autant la contrainte d’image et les coûts d’un échec.

Enfin, l’autorité conférée à l’UE sur le régime algérien par sa puissance économique et financière, surtout au moment où l’Algérie a été confrontée à la rupture de ses paiements, aurait pu s’avérer déterminante pour imposer des décisions contrariantes. La position d’ancien colon au contraire, était à l’évidence contre-productive dans l’optique d’une fourniture de conseils ou de l’imposition de conditions exprimées en termes de garanties démocratiques ou de droits civils.

Outre le poids des représentations, c’est même « l’habitus » au sens bourdieusien du terme, qui a semblé être à l’œuvre dans cette incapacité à se saisir de manière opportuniste de l’instrument communautaire :

  • primauté du fonctionnement en « chasse gardée »,

  • fétichisation des intérêts français en Algérie, à la fois du côté français que du côté communautaire, alors que les intérêts anglosaxons, même espagnols, y sont tout autant présents. Ce qui dévoile une configuration entre pays où c’est la reconnaissance d’une présence historique qui prime,

  • refus de discuter, au sens même le plus premier, c’est à dire de confronter ou de s’ouvrir aux opinions de ses partenaires, européens comme occidentaux (notamment sur la nature politique du FIS et l’ouverture au dialogue). En effet, comme le montre M.Pinto do Céu (13), sur le fond, ce n’est pas que le partenaire américain se réjouissait de voir arriver au pouvoir un parti islamiste (d’autant plus que les firmes américaines sont impliquées en matière d’énergie en Algérie) mais un plus grand pragmatisme et une plus grande sérénité dans la manière d’aborder la question – du fait de son désengagement militaire depuis la fin de la Guerre Froide – lui faisait envisager d’autres configuration, notamment d’intégration, de noyautage ou de corruption des islamistes au pouvoir, ou même de concevoir la possibilité qu’une participation du FIS ne remettait pas fondamentalement en cause les intérêts énergétique des occidentaux vu le rôle crucial, structurel et indispensable de la rente dans la survie de l’appareil étatique algérien, hérité du colonisateur.

Justement parce que ses alliés, eux, avaient recours au dialogue, même discret avec les islamistes, elle aurait pu mettre à profit ces informations pour réévaluer sa perception de la situation au lieu de s’enfermer dans une position intransigeante49.

On peut aussi voir tous ces éléments au contraire comme les implications d’une européanisation de sa politique étrangère (plus de dialogue, d’ouverture aux partenaires), mais dans la mesure où, dans d’autres domaines, la France joue le jeu de concertation (et ce ne sont pas les occasions qui manquent dans une vie communautaire faite de rencontres incessantes), et, où, dans le cas de l’Algérie, l’européanisation servait les intérêts français, il nous semble plus pertinent d’analyser le comportement français en terme d’un blocage historique, induit par une trop grande proximité avec l’Algérie dans l’espace et dans le temps50, plus que dans une régionalisation de sa politique étrangère, demeurée ponctuelle, assez improvisée, peu élaboré théoriquement, ne s’inscrivant pas dans une politique globale de la PESC.

Enfin, nous voudrions présenter que, comme l’illustre le partenariat euro-maghrébin, cette européanisation est d’autant moins contraignante et a d’autant moins d’implications que les partenaires européens partagent une même vision de cette zone géographique.

Comme le souligne C.Joly51 la problématique méditerranéenne est déterminée par le hiatus de développement entre ses deux rives et l’approche essentiellement sécuritaire de l’europe qui envisage l’autre rive comme une périphérie « dangeureuse », tant politiquement à cause de l’islamisme que socialement avec l’immigration. La Méditerranée est également marquée par la présence américaine qui l’emprunte comme voie d’accès au Moyen-Orient. Cette approche sécuritaro-militaire, dominée par le « Nord » explique que tous les pays riverains se servent du Partenariat comme d’un « outil » pour les objectifs qu’ils poursuivent, différents en fonction de la rive où ils se trouvent. Pour les « grands » pays européens, la problématique européenne est mobilisée pour maintenir l’équilibre des puissances à l’intérieur de l’Union, notamment dans la tentative franco-britannique d’engager financièrement l’Allemagne dans une région qui l’intéresse peu et rétablir ainsi une dynamique vers le centre dans le but de tempérer l’ouverture à l’est de l’europe qui profite essentiellement à l’Allemagne.

Quant aux pays du Sud, ils perçoivent ces initiatives européennes comme un moyen de s’ancrer à l’Europe et à un cercle vertueux de développement.

Tout d’abord, les régimes en place ne peuvent que s’enthousiasmer du volet sécuritaire et de la construction d’un ennemi public commun : l’islamiste. Ceci ne peut que les renforcer dans leur stratégie de conquête et maintien de pouvoir interne tout en pouvant influencer les perceptions mêmes des européens sur ces questions là. Le tout bien entendu faisant fond sur un soutien financier accru aux régimes pour contrer la « menace » islamiste réelle ou construite.

Le fait que les institutions européennes n’offrent pas de perspectives d’intégration à l’espace européen, contrairement aux pays de l’europe de l’Est, qui ont de surcroît bénéficié d’un investissement financier plus important accentue la perception segmentée de ce partenariat qui ne peut dissimuler sa logique d’opposition à la libre circulation des populations du Sud. Cette impossibilité de circuler librement risque fort de provoquer des réactions populaires de frustration, voire de rejet52 et semble poser le caractère inassimilable et fondamentalement étranger à l’Europe des populations arabo-musulmanes.

En outre, le fait que les conditionnalités qui semblent avoir été posées en terme de respect des droits de l’homme n’ait été que de pure forme53 ne font que renforcer l’impression de la part du partenaire européen des considérations avant tout sécuritaires.

Cependant, comme le mettent en valeur B.Hibou et L.Martinez, la conjugaison de faibles contraintes en termes de démocratisation et de fortes pressions en termes de restructuration économique – ce qui implique une perte de contrôle pour les régimes des moyens traditionnels de canalisation des mécontentements – est risquée en ce sens qu’elle peut tendre dans un premier temps à accroître les frustrations et par là (montée de l’islamisme, immigration) produire un effet contre productif par rapport à l’objectif de départ.

Plus grave – et plus révélateur des visées exclusivement sécuritaire de l’UE – est l’absence de réaction devant le contournement systématique de la part des élites en place des mesures de restructuration économique censées refléter l’engagement de ces pays dans la dynamique du partenariat. Ainsi les mesures de libéralisation (censées mener à une autonomisation de l’économique par rapport au politique) sont contournées par les acteurs en position de rente, qui parviennent même concentrer autour d’eux encore plus d’activités économiques. De même les mesures de privatisations sont astucieusement détournées, en profitant aux grands groupes étrangers. En recourant aux ruses les plus habituelles du faire semblant les gouvernements rendent par la même ces mesures totalement ineffectives, à supposer en plus qu’elles soient appropriées…Le tout au su des institutions internationales bailleurs de fonds sensées être garantes de ces processus.

La force de réseaux historiques d’accumulation depuis les indépendances est non seulement une tendance lourde mais est en outre encouragée par leurs partenaires européens qui sont intéressés uniquement par la poursuite de leurs relations privilégiées, tant sur le plan économique que culturel. En ce qui concerne ce dernier aspect, contrairement à ce qui a été organisé avec l’europe de l’est, le partenariat n’encourage pas des jumelages d’université, qui permettrait d’élargir ces relations à des populations jusqu’ici exclues. Cette volonté de perpétuer, des deux côtés, les réseaux économico-politiques, et le jeu des pays européens pour garder chacun leur « pré-carré » (ainsi la France avec l’Algérie, l’Espagne avec le Maroc, en ce qui concerne la pêche notamment, les italiens militant pour une intégration de la Lybie, etc) est révélatrice de l’absence de projet de développement de la région du Partenariat.

Malgré ces dérives, les fonds du Partenariat continuent à être distribués afin de ne pas enter en contradiction avec les engagements du Conseil européen. Comme le soulignent B.Hibbou et L.Martinez :  « l’étroitesse des marchés maghrébins ôte tout intérêt macroéconomique (même si certains intérêts sectoriels peuvent être forts) à la région ; l’importance de celle-ci résidant essentiellement dans le politique (rente géopolitique, rente islamiste) de sorte que le non-respect de la logique économique du Partenariat importe peu ».

C’est ici aussi que l’on peut constater la responsabilité politique des pays européens concernant les populations qui subissent ces politiques et le cynisme de cette logique contre-productive : soutenir les régimes en place, violents, autoritaires, non démocratiques afin d’éviter l’islamisme et l’immigration et par là même poser les conditions structurelles de l’épanouissement de ces derniers !

C’est ainsi que B.Hibbou et L.Martinez qualifie le Partenariat de « projet sans lendemain, de coquille vide que les régimes en place peuvent utiliser à leur convenance » …

Ainsi, ce n’est pas seulement de l’approche française de sa zone d’influence dont il s’agit mais d’un fonctionnement et d’un rapport européen foncièrement instrumental à son Sud et en opposition avec les valeurs humanistes affichées. Dernier indice, s’il en fallait, qui nous permet de penser que l’européanisation de la politique étrangère dans cette région implique peu de conséquences en termes de contraintes par rapport à la politique française.

Cependant cette régionalisation de la politique étrangère résiste encore au paradigme réaliste, et il demeure que la politique étrangère reste un domaine sensible car vécu comme une des fonctions les plus traditionnelles et une des prérogatives les plus jalousement conservées par l’Etat-nation moderne.

Cette conclusion ne s’applique néanmoins que dans le cas précis qu’il nous a été donné d’explorer et peut-être que, dans une autre configuration, on verrait plus clairement les implications induites de la régionalisation de politiques étrangères d’Etats-nations. Notamment il serait intéressant de poursuivre une étude similaire dans une région où l’UE n’est pas dans un tel rapport de forces et où les intérêts des uns et des autres divergeraient plus radicalement54, et, plus généralement de confronter les différentes régionalisations de politiques étrangères afin d’obtenir un modèle théorique qui permettrait de cerner de manière satisfaisante la nature de ces processus.

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  1. M.Pinto do Céu, « European and American responses to the Algerian crisis », Mediterranean Politics, 1998,Winter, vol.n°3, p.63-80

  2. M.C.Smouts (dir.), Les nouvelles relations internationales : pratiques et théories, Presses de Sciences Po, Paris, 1998

  3. B.Stora, La guerre invisible : Algérie, années 90, La bibliothèque du citoyen, Presses de Sciences Po, Paris, 2001

 

Notes :

1 Voir C.Lequesne, « comment penser l’Union Européenne », M.C.Smouts (dir.), Les nouvelles relations internationales : pratiques et théories, Presses de Sciences Po, Paris, 1998.(14) (les numéros renvoient à la liste bibliographique)

2 D.Bigo, Polices en réseaux : l’expérience européenne, Presses de Sciences-Po, Paris 1996.

3 P. Moreau Defarges, Les relations internationales dans le monde d’aujourd’hui. Entre globalisation et fragmentation, SHT, Paris, 1992.

4 M.Morisse-Schilbach, L’Europe et la question algérienne : vers une européanisation de la politique algérienne de la France ?, Perspectives internationales, Presses universitaires de France,Paris, 1999.(12)

5 la thèse de S.Lemasson, La politique étrangère de la République fédérale d’Allemagne au Moyen-Orient de 1973 à 1990 ou Comment tendre vers la maîtrise des contraintes historiques et politiques, FNSP, Paris,1993 (7), qui montre le fonctionnement du partenaire allemand, jette un éclairage intéressant sur ce respect informel de règles non écrites entre pays membres. Ainsi, quand on repense au vote de condamnation du génocide arménien par le Parlement français : doit-on le considérer comme une ingérence dans une chasse gardée (l’Allemagne et la Turquie) ou au contraire l’expression de ce que l’autre ne peut pas se permettre ? On verra apparaître cette configuration lors de votes de résolutions critiques envers le régime algérien du Parlement européen.

6 G.Kepel, Jihad : expansion et déclin de l’islamisme, Gallimard, Paris, 2000 (6)

7 B.Stora , La guerre invisible : Algérie, années 90, La bibliothèque du citoyen, Presses de Sciences Po, Paris, 2001 (15).

8 R.Leveau , L’Algérie dans la guerre, Complexe, Bruxelles, 1995 (9)

9O.Carlier, Entre nation et Jihad : histoire sociale des radicalismes algériens Presses de la FNSP, Paris,1995 (2).

10 mais ne peut-on pas dire de même de tous les conflit ?

11tendance qui n’a pas épargné la France comme le montre B.Stora dans La Gangrène et L’Oubli, La Découverte, poche, Paris, 1998.

12 notamment le discrédit jeté sur le pluralisme politique du mouvement national (et des luttes fratricides auxquelles il a donné lieu), présenté comme ayant retardé le moment de la lutte finale, comme des tentatives de division de la part du colonisateur ou encore associé à une acculturation occidentale.

13 B.Stora (15)

14 et ses multiples exactions. Sur ce sujet, voir Le Monde Diplomatique, juin 2001.

15 On pourrait avancer, que, contrairement à l’opinion commune, ce n’est pas l’incompréhension de ce conflit qui le rend terrifiant, mais, pour qui veut bien se pencher sur ce qui s’est passé en Algérie depuis 1830, l’implacable logique de la transmission des traumatismes et de répétition de la violence.

16 On notera qu’une des conséquences de la politique brouillonne d’arabisation des masses, outre la négation de l’élément kabyle, a été une correspondance entre élites et francophonie-philie. Les assassinats d’intellectuels se comprenant aussi comme l’expression d’une frustration sociale matérialisée par la possession de la langue de l’ancien colon.

17 sur le rôle de la jeunesse (masculine) dans la crise, voir L.Martinez : « l’enivrement de la violence : djihad dans la banlieue d’Alger » in (9).

18 voir G.Kepel in (6).

19 sans mentionner les nombreuses concessions faites aux islamistes en matière de « mœurs », notamment par le vote du Code de la Famille en 1984 par le FLN, dit « code de l’infamie », et qui a soulevé de grandes manifestations de femmes, dont les anciennes combattantes de l’Indépendance.

20 G.Kepel (6) distingue dans l’islamisme deux éléments sociaux antagonistes qu’il appelle « bourgeoisie pieuse » et « jeunesse urbaine pauvre ». Voir aussi S.Labat dans (9) « polarisation du parti islamiste en deux tendances décidément irréductibles, résultant de la tension entre les aspirations révolutionnaires des élites prolétarisées du FIS et les postures conservatrices de ses élites institutionnalisées ».

21 autre illustration du rapport pervers à l’Histoire du régime algérien.

22 in Leveau (9).

23 on a souvent rappelé que dans une société normée sur l’honneur et la virilité, le décalage et l’humiliation des jeunes hommes de 25-30 ans, dans l’impossibilité d’avoir une compagne faute de logement et d’emploi, obligés de vivre chez leurs parents et incapables de subvenir aux besoins de leur famille. Ils doivent également faire face au hiatus entre la proximité du modèle occidental (d’autant plus honni et désiré que c’est celui des élites), à la fois présent et inaccessible, et l’extrême segmentation des rapports sociaux de sexe. La frustration sexuelle comme moteur de la violence a souvent été mentionné par certains observateurs, on pense ici aux témoignages de S.Ghezali, K.Messaoudi ou A.Djebbar, qui ont souligné l’explosion de violences contre les femmes lors de ce conflit.

24 jeunes issus des maquis d’Afghanistan

25 comme le souligne R.Leveau (9), dans une même famille des jeunes vont s’engager dans un GIA et d’autres dans l’armée et la police.

26 c’est cette guérilla, avec sa cohorte de ratissages, tortures et passages au napalm, qui aura le plus réactivé le parallèle entre l’armée française et le régime algérien.

27 il y aurait 27 000 hommes dans les maquis en 1997 (15).

28 R.Leveau (9).

29 l’évocation de la résurgence de la figure du banditisme beylical (11) est particulièrement pertinente.

30 cité dans M.Pinto do Céu « European and American responses to the Algerian crisis », Mediterranean Politics, 1998,Winter, vol.n°3, p.63-80 (13).

31 entre 4 et 5 milliards de francs pour 1993, voir (12).

32 des exportations de 10 milliards de francs par an permettent à de nombreuses PME françaises d’assurer leur chiffre d’affaires (12).

33 où paradoxalement les anglo-saxons sont les plus présents, voir (12).

34 passés relativement inaperçus dans les médias, les Européens étant occupés à pleurer la mort de Lady Di…

35 mais peut-être les idéalistes y verront une ruse de l’histoire et la formation d’un processus contraignant de convergence des politiques étrangères européennes, qui finira par devenir incontournable

36 H.Védrine fut un des principaux conseillers de F.Mitterrand, qui, avec R.Dumas a dessiné les principaux axes de la politique algérienne française.

37 B.Stora (15)

38 B.Stora (15) p.58.

39 voir R.Leveau (10).

40 l’on doit à un commentateur de journal télévisé, en 1991, la mention de «l’opposition entre le monde arabe et le monde civilisé » (C.Villeneuve, sur TF1…)

41 « pour le Président (Mitterrand) le drame algérien se présentait comme une éruption venue des tréfonds de l’histoire algérienne et musulmane, ce qui inclut son refus de postuler que la tragédie algérienne est un peu de la faute de la France et que c’est à la France de résoudre la crise » H.Védrine, cité par M.Morisse-Schilbach (12). Sur ce sujet voir aussi K.Adamson (1).

42 nombreux ont été celles et ceux qui ont dénoncé la faiblesse du soutien accordé par la République française aux partis d’opposition républicains, laïques, féministes, et plus généralement aux regroupements de journalistes, libres penseurs, etc…, c’est-à-dire la société civile intellectuelle francophone.

43 voir R.Leveau (10)

44 référence au communiqué du quai d’Orsay du 11 janvier 1992.

45 A.Juppé, 3 juillet 1993, entretien au journal Al Hayat

46 B.Stora (15)

47 R.Leveau (9)

48 Ce point sera développé ci-après

49 R.Leveau (10).

50 par rapport au deuil de la guerre de 1954-62

51 voir « La Méditerranée est-elle un enjeu stratégique majeur ? », Confluences en Méditerranée , 1997,été, n°22, p.73-78 (5)

52 voir B. HIBOU, L.MARTINEZ Le Partenariat euro-maghrébin : un mariage blanc ?, Les Etudes du CERI, n°47- novembre 1998 (4)

53 voir B. HIBOU, L.MARTINEZ (4)

54 par exemple dans le cadre des relations transatlantiques, et notamment en ce qui concerne les questions de sécurité et de défense : émergence d’une identité européenne de défense, à l’intérieur de laquelle cependant les positions des Etats-membres divergent (rapport à l’OTAN, rapprochement des industries d’armement…).